Pablo Servigne : "Tisser des liens pour traverser les tempêtes"

Pablo Servigne : "Tisser des liens pour traverser les tempêtes"
Pablo Servigne est ingénieur agronome et docteur en sciences, cofondateur du courant de la collapsologie. Connu pour ses travaux sur les vulnérabilités de nos sociétés et les chemins de résilience, il analyse les mécanismes d’entraide et les conditions sociales permettant de faire face aux crises écologiques et politiques. Coauteur de plusieurs ouvrages marquants, dont L’Entraide, l’autre loi de la jungle, qui explore les dynamiques de coopération au cœur du vivant, il défend avec Le réseau des tempêtes que la meilleure préparation aux crises est de miser sur nos liens sociaux. Entretien.
FN : De vos premiers travaux sur la collapsologie jusqu’à votre dernier livre Le réseau des tempêtes, vous passez d’un diagnostic des effondrements à une réflexion sur les réseaux humains. De quoi parle ce « réseau des tempêtes » ?
PS : Il s’agit d’une distorsion liée au calendrier de parution des livres, car j’ai toujours été passionné par les liens, avant même la collapsologie ! Mon principal livre, L’entraide, l’autre loi de la jungle (Seuil, 2017, avec Gauthier Chapelle) était en préparation dès 2005. La collapsologie est pour moi un thème secondaire, mais il a eu plus d’audience. Le réseau des tempêtes, c’est l’articulation entre ces deux thèmes : comment et pourquoi densifier nos liens… en préparation aux crises.
FN : Les crises suscitent entraide, sidération, repli, parfois autoritarisme. Qu’est-ce qui fait basculer une société vers la coopération plutôt que vers la peur et la fermeture ?
PS : Je crois que les groupes humains ou les sociétés se comportent comme des organismes. La peur provoque de l’action ou de l’inaction, de l’ouverture ou de la fermeture, selon la capacité de l’organisme à accueillir et traiter la peur. Cela dépend donc de ses traumas, son histoire, son éducation, et surtout ses ressources : ses liens, l’histoire qu’il se raconte et la joie qu’il peut ressentir. L’important est donc de ne pas avoir peur de la peur, et de cultiver les liens, le sens et la joie.
FN : Comment distinguer les initiatives « alternatives » qui ne font qu’accompagner l’adaptation au système existant de celles qui émancipent réellement ?
PS : Les alternatives réellement émancipatrices sont celles qui visent à transformer le système radicalement, au point qu’il ne soit plus toxique ni pour la biosphère, ni pour les classes et les peuples dominés. Toutes les mesures visant à maintenir ces violences structurelles sont inutiles ou nuisibles.
FN : Lors de l’atelier du 7 avril, vous rencontrerez des étudiant·es et citoyen·nes qui auront lu Le réseau des tempêtes. Comment leur conseillez-vous d’aborder ce livre ?
PS : On peut aborder ce livre comme une stimulation à faire des liens. C’est cette idée que lorsqu’une crise approche, il faut densifier et diversifier ses relations. C’est l’attitude inverse du survivalisme. Je l’appelle donc SUPERvivalisme. C’est beaucoup plus résilient, résistant et robuste que le repli sur soi ! L’intention est de goûter à cela et d’en faire un grand mouvement de régénération et même… de destruction des armes. De résilience et de résistance. On a besoin des deux. Je n’ai pas vocation à le porter ou à le faire vivre, je veux inviter à ressentir la puissance des liens et que cela participe, à notre petite échelle, à un grand mouvement qui nous dépasse. Comme un mouvement d’autodéfense de la Terre.
FN : Lors de la conférence, des dispositifs participatifs permettront d’expérimenter concrètement ce que signifie « faire réseau » face aux crises. Que peuvent-ils apporter ?
PS : L’idée de la soirée est de comprendre les enjeux des liens et de ressentir la nécessité de s’entraider. En deux heures et avec 600 personnes, il est facile de ressentir la puissance du collectif, mais moins d’expérimenter la création de liens. L’idée de la soirée est de donner à chacun·e l’envie de renforcer son « réseau des tempêtes » et de se tourner vers ses ressources locales. Parfois, ce n’est pas facile de créer des liens avec ses propres voisins, mais c’est là tout l’enjeu. Comme disait Martin Luther King en 1962 : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. »
Prolongez la réflexion avec Pablo Servigne
le 7 avril à Louvain-la-Neuve
Atelier en petit comité : Un moment privilégié pour échanger directement avec l’auteur sur Le réseau des tempêtes et ses autres ouvrages.
Conférence interactive : Rencontre avec Pablo Servigne et des acteurs de terrain engagés dans l’entraide face aux crises. Plus d'infos ici.
Crédit photo : Pascal Bastien

