Enfants et jeunes de la rue : 10 ans d’accompagnement

Enfants et jeunes de la rue : 10 ans d’accompagnement
Notre projet d’accompagnement des enfants en situation de rue à Kinshasa a vu le jour en 2015. Dix ans plus tard, il a évolué, pris son envol, et s’avère plus que jamais indispensable.
250 enfants âgés entre 6 et 18 ans, pris en charge par un centre partenaire, l’ORPER, pendant 3 ans, grâce à un partenariat inédit entre la Fondation Monsengwo, la Fondation Lintrust et enfants, l’association Entrepreneurs pour Entrepreneurs (OVO) et Louvain Coopération. Telle était la charpente de notre tout premier projet d’accompagnement des enfants en situation de rue à Kinshasa, lancé en avril 2015.
À l’époque déjà, les besoins étaient immenses. On estimait à plus de 25.000 le nombre d’enfants et d’adolescents livrés à eux-mêmes dans la tentaculaire capitale congolaise. Parfois très jeunes, ces enfants manquent de tout et constituent des proies faciles pour les réseaux de drogue, de banditisme et de prostitution.
Face à tous ces traumas, il nous a semblé primordial d’innover dès le départ, et d’ajouter une dimension psychosociale à ce projet : dans les centres d’accueil, on subvient aux besoins vitaux des enfants, et, par ailleurs, ils sont accompagnés par des éducateurs spécialisés et des psychologues formés à l’approche psychosociale, afin de reconstruire progressivement leur confiance en eux-mêmes et envers les autres. Une fois stabilisés, les enfants peuvent entamer leur cheminement vers un retour en famille, une (re)scolarisation ou encore le démarrage d’une formation professionnalisante.
Un contexte de plus en plus dur
Même si les statistiques sur le phénomène des enfants en situation de rue sont rares et peu fiables, tous les acteurs de terrain s’accordent sur un déclin de la situation à Kinshasa. La crise socio-économique qui sévit dans la ville et le pays, exacerbée par les impacts du COVID et la mauvaise situation économique mondiale, jette chaque jour des centaines d’enfants et d’adolescents dans la misère de la rue. "La situation a pris de l’ampleur et l’État congolais, des mesures drastiques pour y remédier. Ils sont arrêtés lors d’opérations de police et ceux qui se livrent au phénomène de banditisme de rue nommé “Kuluna” sont condamnés à mort", témoigne Elie Nsana, Expert Insertion Professionnelle à Kinshasa pour Louvain Coopération. "On reçoit de plus en plus de jeunes qui demandent à être accompagnés, mais le contexte est très difficile."
Miser sur la santé mentale et l’insertion sociale
Au fil des années, notre projet a évolué pour toucher davantage de jeunes et mieux répondre à leurs besoins, dans l’objectif de leur offrir une vie décente et un avenir durable. Aujourd’hui, nous travaillons avec trois partenaires responsables de différents centres d’accueil. Ceux-ci ont tous introduit une dimension psychosociale dans le processus de réinsertion des jeunes.
"Nous accompagnons les jeunes, mais aussi leur famille, nous nous intéressons à leur santé mentale", explique Stéphanie Mbelu, psychologue responsable du projet pour Louvain Coopération. Antoine Ketikila, coordinateur consultant du projet depuis le début, témoigne : "Cela n’a pas été facile, mais cette innovation a été bien adoptée par les structures d’accueil et, aujourd’hui, des psychologues travaillent au quotidien dans les centres. C’est vraiment une réussite". Les institutions collaborent également entre elles, se réunissent et échangent sur les pratiques et outils de suivi mis en place. Les psychologues et éducateurs sont eux-mêmes accompagnés, car leur métier est difficile et pèse lourdement sur leur propre santé mentale.
Le processus d’insertion socioprofessionnelle des jeunes est également encadré par des psychologues, notamment en termes d’orientation. « Ils ont conçu des tests qui permettent d’explorer les motivations, intérêts, personnalité… des jeunes. L’idée est notamment de sélectionner celles et ceux qui présentent les dispositions nécessaires pour aller au bout du processus », détaille Elie Nsana.
En termes d’insertion professionnelle, nos équipes ont développé au fil des années de nombreux partenariats, offrant aux jeunes une panoplie de formations et d’apprentissages différents , suivis d’un accompagnement pour le démarrage d’une activité professionnelle. « Ce suivi peut vraiment faire la différence. On construit avec le jeune toute une stratégie pour lui faire une place sur le marché. Nos différents programmes se complètent, pour donner plus de possibilités aux jeunes », dit encore Elie Nsana.
Le projet en quelques chiffres
Depuis 2015…
9.161 | jeunes touchés par le projet |
1.984 | jeunes rescolarisés |
5.078 | jeunes inscrits dans un processus d’insertion socioprofessionnelle |
7 | psychologues pour jeunes en situation de rue (suivi psychosocial) |
2 | psychologues de centre d’accueil spécialisés pour échange d’expérience |
Quelques perspectives
Tout comme au cours des dix dernières années, ce projet va continuer à évoluer, à se transformer, pour offrir une vraie chance à un maximum de jeunes issus de la rue. Dans nos cartons se trouvent des possibilités d’orientation des jeunes filles vers des secteurs moins concurrentiels que la coupe et couture ou la coiffure : des métiers plus innovants ou considérés à la base comme plus masculins. Encourager les jeunes à se tourner vers l’agriculture est une autre piste, tout comme le travail en équipe : leur procurer un kit d’insertion commun avec un espace de travail pourrait augmenter la motivation et donc les probabilités de réussite des jeunes. Selon Stéphanie Mbelu, "Entre pairs, ils pourraient s’entraider. Et je souhaite également allonger le suivi en santé mentale après leur insertion. Dans leur communauté, ils sont identifiés comme des enfants en situation de rue et stigmatisés. C’est donc important de les soutenir, pour leur stabilité, pour qu’ils puissent se faire confiance et maintenir leur activité."