N° 1 - Soigner pour (sur)vivre

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 N° 1  Soigner pour (sur)vivre

 

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 Edito 

Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à écrire l’édito d’une revue qui n’existait pas encore il y a quelques mois. Le vertige de la mise en forme d’une conviction qui, elle, existait depuis longtemps et qui cherchait simplement à trouver son lieu.

Une conviction qui s’est construite de manière progressive, au fil de plusieurs années de travail auprès des jeunes et autour de leur capacité à agir sur le monde, dans le cadre de l’éducation à la citoyenneté mondiale au sein de l’ONG universitaire Louvain Coopération. Ces années ont transformé mes pratiques et ont progressivement ouvert un questionnement plus large sur la manière dont, en tant qu’organisation, nous produisons et transmettons les savoirs, sur les places que nous assignons à celles et ceux qui les portent, et sur la posture depuis laquelle nous choisissons d’agir. Ce questionnement a, à son tour, amené Louvain Coopération à déplacer sa posture : à faire davantage de place aux savoirs et aux voix issus des expériences de celles et ceux avec qui elle travaille, à apprendre à partir de ces connaissances et à se penser autant comme une structure d’écoute et de mise en relation que comme une structure de transmission.

Progressivement, nos pratiques ont elles aussi évolué : produire autant que transmettre, ouvrir davantage les espaces de réflexion et de création, faire circuler les savoirs sans les assigner à un « Nord » ou à un « Sud, décloisonner les approches et donner de la profondeur à des questions que nos formats habituels ne permettent parfois que d’effleurer. C’est ainsi que le déplacement du regard a peu à peu gagné l’institution. Louvain Coopération a choisi d’en faire une dimension de son action, de lui donner une réelle place et de le porter collectivement. De ce mouvement est né un nouveau département : ALL, l’Agency and Learning Lab, à la lisière de mondes qui se croisent sans toujours vraiment se rencontrer – académique, militant, associatif, artistique.

ALL est né de cette volonté de déplacer les lignes qui séparent des espaces qui produisent des savoirs, des expériences, des créations, mais qui peinent parfois à sortir de leurs propres codes, de leurs hiérarchies et de leurs contraintes.

ALL n’a pas vocation à rester un lieu. Ce qui s’y cherche, s’y expérimente, s’y crée devrait pouvoir circuler afin de faire une place à des savoirs qui restent trop souvent en marge, apprendre à partir de ceux et celles qui les portent, et faire de l’écoute non plus une étape préalable à la transmission, mais une posture structurante de l’action. Ces formes, nous les avons réunies sous un même écrin : C·ALL, les contributions de ALL.

C·ALL – la Revue, dont vous ouvrez aujourd’hui le premier numéro, veut habiter cet entre-deux. Laisser les savoirs, les expériences et les pratiques se rencontrer, se confronter, parfois se heurter. Et voir ce que ces frottements rendent possible. C·ALL est aussi, littéralement, un appel. Un appel à faire circuler des expériences, des concepts, des récits, des créations. À ne pas séparer trop rapidement ce qui se pense de ce qui se vit, ce qui s’analyse de ce qui se ressent, ce qui se cherche de ce qui se crée. L’enjeu se situe dans les conditions que nous créons – ou non – pour écouter.

C’est peut-être là que se situe l’ambition de la Revue C·ALL : créer un espace où une expérience qui peut produire du savoir sans devoir cesser d’être une expérience. Où la création n’est pas l’illustration de la pensée. Où la recherche accepte d’être déplacée par ce qu’elle rencontre. Où des savoirs différents peuvent se confronter sans que l’un d’eux dispose à l’avance du pouvoir de définir les autres.

Ce premier numéro trouvera chaque lecteur·ice, là où iel se trouve : dans la reconnaissance, dans l’interrogation, dans l’inconfort. Peut-être dans les trois à la fois.

L’ébranlement de certaines certitudes n’est pas une menace, c’est peut-être là que tout commence.

Bonne lecture.

Fiona Nziza, pour l’équipe ALL – Louvain Coopération Responsable de l’Agency and Learning Lab

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Cette étude s’appuie sur l’ouvrage d’Aymar N. Bisoka, Afrocritique : essai sur l’infrapolitique des luttes noires, plus particulièrement sur le concept de «soin-undugu» qu’il y a développé.

À partir de réflexions et d’échanges menés lors de rencontres littéraires avec des personnes afrodescendantes en Belgique, elle interroge la manière dont ce soin, envisagé comme une pratique relationnelle collective de réparation et de création, peut devenir une boussole politique pour résister à la nécropolitique et refonder les relations sociales.

La première partie met en dialogue vécus et apports théoriques afin de montrer le soin comme espace, attention, temporalité et réciprocité.

La seconde élargit l’analyse aux littératures décoloniales et écoféministes, en articulant le soin aux enjeux de survie et aux luttes infrapolitiques. Les pratiques culturelles – slam, danse, écriture et illustration – y apparaissent comme des laboratoires concrets du soin infrapolitique.

Dans son ensemble, l’étude esquisse les modalités de pratiques infrapolitiques incarnant l’Undugu et ouvrant les pistes vers les transformations des institutions.

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Gloria Mukolo interroge ici la notion « réparation » et ce qu’elle engendre du point de vue de ce qui a réussi à persister, malgré la violence.

Elle explore ainsi les formes de soin inscrites dans le quotidien, les langues, les gestes, les pratiques culturelles et les savoirs transmis. Elle montre que la destruction n’est jamais totale et qu’un espace de réparation subsiste entre ce qui a été effacé et ce qui a résisté.

La parole et les pratiques artistiques, comme le slam, la musique et la scène, deviennent également des espaces de soin et de mise en partage de la douleur collective. La communauté y joue un rôle essentiel, en soutenant sans nier la blessure ni imposer l’oubli. À partir de son expérience, elle présente comment le soin peut s’articuler en tant que processus collectif, continuellement réinventé, qui permet de préserver et de transmettre un «fil de vi » aux générations futures.

Cet article explore la notion de «combustion raciale» — la souffrance psychique et sociale endurée par les personnes noires au contact de violences raciales ordinaires, insidieuses et systémiques.

En mobilisant les travaux de Fanon, Mbembe, DiAngelo, Bisoka et d’autres, il montre comment l’impensé occidental sur la question noire — de l’École de Francfort au poststructuralisme — crée les conditions d’un silence institutionnel et interactionnel aux effets dévastateurs. Il analyse ensuite les mécanismes concrets de cette combustion : la charge pédagogique, la fragilité blanche, le racisme récréatif et la double contrainte entre radicalité et soumission.

Ce texte analyse les pratiques de soin des femmes combattantes dans les groupes armés de l’est de la République démocratique du Congo. Il remet en question une lecture afroféministe et afrocritique.

Trois niveaux d’analyse permettent d’en renouveler la compréhension. D’abord, le soin apparaît à la fois genré et enraciné dans une relation communautaire. À travers les tâches de logistique, alimentation et soins aux combattants, les femmes participent à la reproduction matérielle du groupe, tout en liant leur propre survie à celle des troupes. Ensuite, le soin se déploie dans des espaces et contextes de violence où, loin d’être un simple geste moral, il devient une composante des économies de guerre. Enfin, le soin se révèle profondément ambivalent parce qu’en produisant des formes de pouvoir, il expose également les femmes à une vulnérabilité extrême. Ainsi, dans des contextes de guerre où les femmes combattantes exercent le travail de soin, ce dernier fonctionne comme un pharmakon, à la fois ressource de survie et vecteur de reproduction de la violence.

L’article propose une lecture du soin qui commence avant la réparation, où la priorité est alors premièrement de pouvoir nommer la blessure sans la neutraliser par les catégories dominantes.

Pour cela, il montre d’abord comment la violence peut rester visible tout en étant requalifiée et neutralisée par des catégories jugées plus acceptables. D’où l’idée que le soin dépend d’un diagnostic juste, ce qui implique une lutte contre les cadres de langage dominants.

Le texte introduit ensuite l’ushuhuda, un témoignage radical qui cherche à préserver l’intégrité de la parole noire face aux exigences de preuve, de modération et de traduction imposées. Quand cette parole demeure inaudible, il mobilise la désilience : habiter la vérité révélée sans la réduire à une simple résilience à produire ou à réparer. Enfin, la déliaison apparaît comme une politique radicale du soin, une infrapolitique faite d’écarts, d’opacité et de pratiques qui empêchent la réabsorption des vies noires par les dispositifs de capture.

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Soigner
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