
Edito
CONTINUER, MALGRÉ LES DIFFICULTÉS
La République démocratique du Congo… Pays immense… « 80 fois plus grand que la Belgique ! » se plaisent à nous répéter les Congolais. Pays formidable quant à sa biodiversité et à toutes les ressources naturelles qu’on peut y trouver mais aussi… pays torturé par un lourd passé de guerres civiles à répétition qui ont complètement détruit l’organisation économique et sociétale de son peuple, surtout à l’est du pays. Tellement de besoins sont exprimés par les populations dans tous les domaines, dans toutes les provinces… Que peut donc y faire une ONG belge de développement ?
Beaucoup de choses à vrai dire, à condition de concentrer les actions mises en place, tant au niveau des domaines d’intervention que d’un point de vue géographique. Louvain Coopération a donc choisi de focaliser la majorité de son programme dans une seule province, le Sud-Kivu où nous tentons de répondre aux besoins primaires les plus souvent exprimés, à savoir la sécurité alimentaire et la santé, par les populations les plus vulnérables, soit les enfants, les femmes et les personnes âgées.
De l’appui au micro-entrepreneuriat à la lutte pour les droits et l’indépendance économique des femmes en passant par la prise en charge de la santé mentale ou la formation du personnel soignant, Louvain Coopération et ses partenaires locaux mènent à bien une dizaine de projets tout en réduisant au maximum leurs impacts négatifs sur l’environnement.
Le renforcement des capacités de nos partenaires locaux est pour nous un objectif crucial et un thème transversal à tous les projets de Louvain Coopération, ceci dans le but d’augmenter l’autonomie et la résilience des populations. Alors, oui, il n’est pas évident de travailler dans le contexte socio-politico-économique de la RDC et, oui, nous devons parfois faire face à des échecs lorsque des événements que nous ne pouvons contrôler surviennent. Mais nous pouvons aussi constater chaque jour l’utilité de nos actions et la différence concrète qu’elles peuvent faire pour les personnes qui en bénéficient.
Voilà pourquoi nous croyons en notre travail et nous voulons continuer d’agir en RDC, malgré les difficultés rencontrées. Ce Devlop’ vous invite aujourd’hui à découvrir ces beaux projets et à rencontrer celles et ceux qui les vivent et qui les font vivre au quotidien. Bonne lecture !
Sophie Wyseur
Coordinatrice Progamme Sud
En août dernier, notre collègue Stéphanie Merle s'est rendue à Kinshasa pour visiter nos projets d'appui aux enfants de la rues (ou shégués). Elle a fait la rencontre de plusieurs jeunes, dont Caleb, 25 ans, qui a accepté de lui raconter son histoire.
J’avais 11 ans quand j’ai été chassé de ma maison. Je vivais avec la famille de ma maman et mes petites soeurs. Un jour on apprend que mon papa est décédé dans un accident. Maman n’était pas à la maison quand c’est arrivé. Mon oncle disait que c’était de ma faute, que je portais malheur, que j’étais responsable de la mort de mon papa, alors il m’a chassé.
LC : Tu as atterri dans la rue à ce moment-là n’est-ce pas ?
À son retour, ma maman a voulu me récupérer… Mais j’étais dans la rue. Des éducateurs sont alors venus à ma rencontre et m’ont emmené au Centre Ndako Ya Biso (partenaire de LC). J’avais du mal à raconter mon histoire. En fait je ne comprenais pas bien ce qui m’arrivait. Le centre a essayé de parler à mon oncle et à ma tante. Mais ils étaient devenus mes ennemis et m’ont encore chassé. On a alors essayé de me placer chez mon grand-père mais sa femme ne voulait pas de moi… c’était long tout ça.
LC : Comment as-tu continué tes études dans ce chaos ?
Finalement quand j’avais 15 ans, on m’a mis à Don Bosco (la Maison Papy). Là j’ai continué à suivre mes cours et je dormais dans la Maison Papy. Ma maman venait régulièrement me voir. Et je lui demandais toujours où j’allais aller quand je terminerais mes études. Ça me tracassait vraiment. J’ai eu mon diplôme d’enseignant et j’ai commencé à gagner ma vie. Et quand le frère et la soeur de ma maman ont appris que je gagnais un peu d’argent, ils se sont dit que Caleb n’était finalement pas ceci ou cela et ils ont accepté que je rentre. Je pense qu’ils avaient compris que je n’étais pas responsable des malheurs de la famille.
Au Sud-Kivu, l’ensemble des projets qui visent l’amélioration des revenus et de l’accès à la nourriture sont basés sur les MUSO, ou Mutuelles de solidarité. Il s’agit de personnes qui se rassemblent en groupe pour épargner et s’octroyer des crédits. Très simples sur le papier, ces groupements revêtent pourtant des enjeux capitaux dans cette région du monde régulièrement touchée par des conflits armés : les MUSO recréent un tissu social, une confiance entre les individus à travers la volonté d’avancer dans la même direction.
DES CHÈVRES POUR FERTILISER LES SOLS
Pour faciliter l’accès à la matière organique de fertilisation, nous distribuons des chèvres aux paysans membres de MUSO. L’animal est confié au groupe qui désigne en son sein la personne responsable de le soigner et les chevreaux qui naissent sont distribués parmi les membres qui en ont besoin. Les crottins des bêtes permettent ainsi de fertiliser les champs de tout le groupe. « C’est ce que l’on appelle le crédit rotatif élevage », précise Olivier Matumaini, responsable de nos projets sécurité alimentaire en RDC. « Ce procédé permet aussi de renforcer la cohésion sociale au sein de chaque MUSO car ils doivent veiller ensemble à la bonne santé des animaux et se faire confiance. »
ENTREPRENDRE POUR DIVERSIFIER LES REVENUS
Au sein des MUSO, de nombreuses personnes développent une petite activité entrepreneuriale pour augmenter les revenus issus de l’agriculture. Louvain Coopération appuie ces micro-entrepreneurs afin de développer et assurer la viabilité de leur activité économique. « Dans cet objectif, nous avons formé des équipes mobiles de formateurs bénévoles (EMOFOR). Elles sont dans les villages, sur le terrain, et accompagnent au quotidien les entrepreneurs dans la gestion de leurs activités entrepreneuriales », précise Olivier Matumaini. Suivant les besoins identifiés, les micro-entrepreneurs reçoivent des formations adaptées et peuvent alors mieux gérer et développer leur micro-entreprise et les revenus qui en découlent.
LIRE, ÉCRIRE ET COMPTER
Pour mener à bien ces différentes activités, il importe que les membres des MUSO soient capables de lire, écrire et compter. Nombre d’entre eux, les femmes en particulier, n’ont pas eu suffisamment accès à l’école pour se débrouiller avec les chiffres et les lettres. Louvain Coopération et ses partenaires mettent donc en place des cours d’alphabétisation fonctionnelle (orientée vers les domaines d’activités de la majorité des apprenants) et conscientisante (pour conscientiser les apprenants sur leurs droits) destinés aux bénéficiaires de nos actions.
Félicien Zozo est le coordinateur d’ASOP (action sociale et d’organisation paysanne), important partenaire de Louvain Coopération au Sud-Kivu. Chaque jour, ses équipes travaillent aux côtés des femmes pour renforcer leurs droits, leur indépendance économique et leur dignité. La tâche est immense et ardue, mais, petit à petit, des changements apparaissent et l’espoir d’une amélioration de leur sort devient tangible.
LC : Pourquoi est-il important de renforcer les capacités des femmes au Sud-Kivu ?
Chez nous, la femme est l’actrice principale en matière de productions agricoles et de gestion générale du ménage. Elle est fort active au niveau socioéconomique et est aussi très présente à la maison. Elle s’occupe des enfants, de l’éducation, des soins, de l’alimentation... Par ailleurs, la femme est défavorisée à différents niveaux, notamment celui de l’éducation. Dans de nombreux ménages ici, la priorité est donnée aux garçons au détriment des filles qui ne vont pas à l’école. Il me parait donc très important de renforcer les femmes et leurs capacités.
LC : De quelles façons procédez-vous ?
Notre volonté est d’abord de renforcer la participation des femmes dans la société. Dans ce but, nous avons développé la philosophie « Familles de développement », qui implique dans nos activités le mari, la femme mais aussi les enfants d’une même famille. Nous voulons que les femmes soient associées à toutes nos activités de développement : mutuelles de solidarité, activités génératrices de revenus, création de coopératives…. À travers toute une série de formations qui leur sont destinées. Tout cela en tenant compte de leurs responsabilités et des rôles qu’elles peuvent jouer.
LC : Vous menez aussi des activités d'alphabétisation ?
Oui quand on parle d’autonomisation des femmes, la question de l’alphabétisation est très importante. Il est primordial qu’elles sachent lire, écrire, noter ce qu’elles ont vendu ou le nombre de kilos récoltés afin de suivre leurs activités. C’est pourquoi nous organisons des cours d’alphabétisation, qui permettent aussi aux femmes de recouvrer leur dignité et leur considération au sein de la famille. On perçoit en effet de grands changements au sein d’un ménage lorsqu’une femme est capable et fière de lire et écrire. Cela nous rapproche de cet équilibre tant recherché pour le développement et l’épanouissement de toutes les composantes du ménage.
La préservation de l’environnement est une thématique transversale au sein des projets de Louvain Coopération. Pour chaque action menée, nous estimons, à l’aide d’une méthodologie développée en interne, les relations avec le milieu et essayons de limiter les impacts négatifs et de soutenir les positifs. En RDC, nous menons également des projets plus importants, directement liés à l’écologie
Des engagements pour la nature
Depuis 2011, Louvain coopération a entamé un grand chantier pour répondre à la problématique récurrente et cruciale suivante : comment intégrer toujours plus efficacement et de manière systémique l’environnement dans l’ensemble de nos projets de développement ? Notre équipe s’est donc penchée sur la création d’une méthodologie efficace et simple d’utilisation, appelée Outil d’Intégration Environnemental-OIE.
Concrètement, il s’agit de questionnaires, qui rassemblent des observations directes de la qualité de l’environnement de la zone du projet, et des réflexions de l’équipe locale. Elles concernent la qualité du sol, de l’eau, de l’air, de la biodiversité, des déchets, de l’énergie… et permettent d’évaluer à la fois l’état de l’écosystème avant, pendant et après le projet, mais également les influences mutuelles du projet et de l’environnement l’un sur l’autre. Grâce à ces observations, nous pouvons formuler des objectifs à rencontrer et des actions à mettre en place pour adapter le projet ou l’activité du producteur au contexte environnemental local afin de le rendre plus pertinent et durable.
Cette méthodologie se traduit par des engagements concrets en faveur de l’environnement de la part des micro-entrepreneurs soutenus par nos projets. En RDC, ces engagements sont : diminution de l’utilisation de sachets plastiques au sein des ménages, ramassage et incinération des sachets plastiques pour réduire la pollution des lacs, emploi de foyers améliorés pour réduire la consommation abusive des charbons et bois de chauffe, plantation d’arbres pour réduire l’érosion hydrique, valorisation des déchets par la production de compost, abandon de la technique d’incinération des herbes mortes dans les champs avant le semis…
Ces quelques exemples d’engagements représentent l’un des succès obtenu grâce à l’utilisation de l’OIE. Un autre résultat, sans doute plus important encore, est la prise de conscience, par nos équipes, partenaires et bénéficiaires, de l’importance de l’environnement et de sa sauvegarde.
L’un des grands combats menés par Louvain Coopération au Sud-Kivu vise la reconnaissance et la prise en charge des problèmes liés à la santé mentale. Dans ce but, l’ONG sensibilise et forme tant au niveau des structures de santé que des villages.
Qui ne connaît pas, dans son entourage, une personne touchée par un problème lié à la santé mentale ? Dépression, burn-out, voire maladie mentale plus sévère… En Belgique, ces pathologies sont reconnues et plusieurs leviers existent pour soulager celles et ceux qui en souffrent. Il suffit cependant de parcourir quelques milliers de kilomètres pour rencontrer une toute autre réalité.
En République démocratique du Congo, la pauvreté, les nombreux conflits et toutes leurs conséquences laissent de profondes cicatrices psychologiques au sein de la population. Bien qu’omniprésentes, ces souffrances sont très peu prises en charge par la médecine classique. « Sans intervention et sensibilisation, les personnes en détresse psychologique sont souvent orientées vers les chambres de prières ou les guérisseurs, avec toutes les conséquences néfastes que l’on connaît », déplore Barnabé Minani, responsable des projets santé de Louvain Coopération en RDC.
Le premier fléau à combattre est la méconnaissance de ces maladies, d’où l’importance du travail de sensibilisation mené par Louvain Coopération. « Tout commence par la formation du personnel soignant. Un travail important est par ailleurs effectué au sein des villages. On forme des relais communautaires et sensibilise les leaders locaux.
Notre but est que tout le monde, à tous les niveaux, soit conscientisé par rapport à la santé mentale afin que chacun puisse orienter les patients qui en ont besoin vers les centres de santé. On évite ainsi de tomber dans une espèce de mystification de la maladie mentale, où une personne souffrant de convulsions, d'hallucinations ou encore de maux de tête est dite envoûtée, ensorcelée. Notre but est que tout le monde sache que les problèmes de santé mentale existent et peuvent être gérés. »